Le « Plan Macron », ou les ruses versaillaises du nouveau président français

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Le déplacement de Vladimir Poutine à Paris est l’un des événements majeurs de l’année 2017 en matière de politique étrangère. Le 29 mai, le leader russe doit rencontrer Emmanuel Macron. Si n’était le contexte géopolitique, il n’y aurait là rien de particulièrement étonnant. Mais le fait même qu’une invitation à se rendre en France ait été adressée à M. Poutine constitue une sensation : tout au long de ces derniers mois, la Russie a fait comprendre par tous les moyens que l’élection de Macron était à ses yeux profondément indésirable. Et pourtant, c’est bien le nouveau locataire de l’Élysée qui a pris l’initiative du premier contact direct. Faut-il y voir un geste d’apaisement ou une nouvelle tactique rusée de Paris ? Et qu’est-ce que tout cela signifie pour l’avenir des relations franco-russes ?

Au cours des derniers mois de la campagne électorale française, le monde entier a vu la Russie employer tous les instruments d’influence médiatique à sa disposition pour empêcher la victoire d’Emmanuel Macron. Macron lui-même, qui s’était d’abord montré réservé, voire indifférent à l’égard de Moscou, a nettement musclé son discours à partir de décembre 2016, si bien qu’en mai 2017, ses déclarations publiques sur la politique à conduire vis-à-vis de la Russie ne se distinguaient plus guère de celles de son prédécesseur François Hollande ou de la chancelière allemande Angela Merkel.

Le plus marquant, dans l’épisode actuel, c’est que Macron a personnellement décidé d’inviter Poutine, en prenant prétexte d’un événement particulièrement attrayant aux yeux de son homologue russe, à savoir l’organisation à Versailles d’une exposition consacrée au trois centième anniversaire du séjour de Pierre le Grand en France. On pourrait penser que, ce faisant, le nouveau président français propose à Poutine de « tourner la page » et d’oublier les malentendus de la campagne électorale. Il serait cependant erroné d’y voir un beau geste à l’égard du leader russe : en réalité, cette invitation relève moins d’un signe de bonne volonté adressé au Kremlin que d’un calcul visant à renforcer la stature d’Emmanuel Macron.

Premièrement, l’un des éléments clés du programme de politique étrangère du candidat Macron était le rétablissement de l’influence de la France sur la scène internationale — une ambition qui implique non seulement la participation de Paris à des processus collectifs mais aussi la promotion active de ses propres initiatives sur des dossiers géopolitiques complexes comme la Syrie, l’Ukraine et d’autres « points chauds » de la planète. Macron, parfois moqué par l’opposition qui se demandait s’il n’aurait pas l’air ridicule aux côtés de Trump ou de Poutine, a montré qu’il était capable d’organiser dans un délai très bref la venue de Vladimir Poutine à Paris pour commencer sans tarder à travailler ensemble sur les grands enjeux internationaux du moment. Commentant la nouvelle, tous les principaux journaux français ou presque n’ont pas manqué de rappeler que, en octobre dernier, le maître du Kremlin avait annulé sa visite en France après les critiques véhémentes exprimées par François Hollande à l’égard de la campagne syrienne de Moscou (Hollande avait alors qualifié l’assaut mené sur Alep de « crime de guerre »). Cette rupture des négociations avait été considérée comme un fiasco de Hollande — un fiasco que son successeur s’est désormais attelé à corriger de façon très ostensible.

Deuxièmement, Macron mise sur une Europe forte s’appuyant sur l’alliance franco-allemande. D’ailleurs, c’est à Berlin que le nouveau président français a effectué son premier déplacement, dès le lendemain de son investiture. Toutes ses premières mesures témoignent de ses ambitions internationales : dans la semaine suivant son entrée en fonctions, il s’est rendu au Mali pour soutenir les soldats français qui y sont déployés, a fait la promotion de la candidature de Paris aux Jeux olympiques d’été 2024 et a rencontré Angela Merkel et Donald Tusk. « La voix de la France doit être bien entendue en Europe », avait-il souvent répété pendant la campagne. Sa promptitude à « s’occuper » personnellement de Poutine doit être interprétée comme un message adressé à la communauté internationale : Paris a l’intention de passer au plus vite de la parole aux actes.

Troisièmement, Macron rencontrera Poutine quelques jours à peine après la fin du G7 qui se tiendra les 26-27 mai en Sicile. C’est-à-dire qu’une fois que les leaders des sept principales puissances de la planète auront fini de discuter des grandes questions mondiales, Macron endossera le rôle de représentant informel du G7 pour expliquer à Poutine le point de vue du groupe. Pour les leaders occidentaux, il s’agit là d’un format très pratique d’échange avec le leader russe dans un contexte marqué par de profonds désaccords sur le dossier syrien. Ainsi, le secrétaire d’État américain Rex Tillerson, qui s’est rendu en Russie en avril dernier, a expliqué que le but de sa visite était de rapporter à Moscou l’opinion unanimement négative de l’Occident concernant la politique syrienne de la Russie. Le timing était parfait puisque ce déplacement avait eu lieu immédiatement après une réunion des ministres des Affaires étrangères du G7.

Bref, en conviant Poutine à Paris, Macron a démontré sa capacité à obtenir des résultats en mettant de côté les rancoeurs personnelles.

Mais pourquoi Poutine a-t-il accepté l’invitation de Macron ? Il est probable que cette rencontre n’a pas été prévue à l’avance et a été en quelque sorte improvisée. En outre, l’agenda de Vladimir Poutine est trop chargé pour imaginer qu’il puisse s’être ménagé, « au cas où », deux jours libres pour une visite surprise en France. Et pourtant, le président russe a trouvé le temps d’effectuer ce déplacement au plus vite. Ce qui signifie que les arguments en faveur d’une telle précipitation étaient très convaincants.

L’un de ces arguments a trait à la psychologie de Poutine : lui qui attribue une importance colossale aux échanges personnels est persuadé que seule une entrevue les yeux dans les yeux lui apportera des réponses aux nombreuses questions qu’il se pose sur Macron à la fois en tant qu’individu et en tant que président de la France, ainsi que sur la politique étrangère qu’il entend conduire et sur son rapport à la Russie. Poutine a toujours estimé qu’une conversation directe était un moyen formidable d’échanger avec ses homologues étrangers à cœur ouvert, sans calcul et sans déformation idéologique. Cette méthode a porté ses fruits avec Jacques Chirac, Gerhard Schröder, Silvio Berlusconi et même, un temps, avec George W. Bush (on se souvient qu’après avoir reçu Poutine dans son ranch, le président américain avait affirmé avoir vu l’âme de son invité dans ses yeux). Vladimir Poutine comprend parfaitement qu’une seule rencontre, si elle se révélait aussi fructueuse que sa fameuse entrevue avec Bush, pourrait avoir un impact profond sur ses relations avec Emmanuel Macron. Il serait inepte de ne pas profiter d’une telle occasion.

Deuxième raison : Macron a clairement mis le cap sur un rapprochement avec l’Allemagne, parie sur une Europe forte et s’est fait le tenant d’une ligne dure à l’égard de Moscou. Tout cela incite Vladimir Poutine à se pencher de très près sur ce qui se passe à Paris, si possible en personne. La France est aujourd’hui un acteur important aux yeux de Moscou, notamment du fait de sa participation au « format de Normandie ». Quelle sera l’attitude de Macron sur les Accords de Minsk ? Que pense-t-il du « plan Steinmeier » promu par l’Allemagne ((https://ria.ru/analytics/20160916/1477168547.html) ? Sa position sur l’Ukraine se distingue-t-elle de celle de Hollande ? L’importance du dossier ukrainien a-t-elle évolué aux yeux de Paris avec le changement de président ? Faut-il s’attendre à un durcissement des sanctions en cas de dégradation de la situation dans le Donbass ? Ce ne sont là que quelques-unes des multiples questions auxquelles Poutine espère obtenir très rapidement des réponses.

Mais un autre sujet suscite bien plus d’interrogations : la Syrie. Ce dossier est aujourd’hui fondamental pour la politique étrangère de Moscou — plus encore que l’Ukraine, où la situation semble relativement gelée pour longtemps. Macron est-il prêt à participer à une opération au sol en Syrie ? Sa position sur le sort de Bachar al-Assad a-t-elle évolué ? Dispose-t-il d’un projet de processus de paix alternatif comparable à celui que Moscou est en train de piloter, avec succès, à Astana ? Dans quelle mesure la politique syrienne de l’Allemagne va-t-elle changer du fait de l’élection de Macron ? Quelle sera la ligne de Paris à l’égard de l’Iran, pays sévèrement critiqué par Washington ? Le 22 mai, le président iranien Hassan Rohani — qui venait, la veille, d’être réélu à son poste — a confié lors d’un entretien téléphonique avec Macron qu’il espérait que ce dernier ne reprendrait pas à son compte la posture fermement anti-iranienne de Donald Trump. Un espoir partagé par Moscou.

Il existe, enfin, une dernière raison qui explique l’empressement de Poutine à aller rencontrer son nouvel homologue français : voilà longtemps que la Russie n’a plus remporté de succès notables en Occident. Tous les espoirs de percée dans les relations russo-américaines et de « grand deal » suscités par l’accession de Donald Trump à la Maison-Blanche se sont évaporés ; les relations politiques avec l’Allemagne stagnent (voire oscillent dangereusement au bord du gouffre) ; Moscou ne parvient pas à se doter de nouveaux partenaires en Europe (à l’exception du président de la Moldavie Igor Dodon, très désireux de complaire au Kremlin mais politiquement faible) et, au contraire, se crée aisément de nouveaux adversaires (comme l’a illustré de façon éclatante l’affaire du Monténégro). De plus, les leaders occidentaux préfèrent, de plus en plus souvent, venir eux-mêmes à Moscou pour admonester les dirigeants russes plutôt que d’inviter ces derniers chez eux. En tendant la main à Poutine en dépit de l’attitude de Moscou à son égard durant la campagne électorale, Macron ouvre à la Russie une porte qui semblait fermée à double tour. Dans une telle situation, le Kremlin peut également faire preuve de davantage de souplesse. Les deux pays ont donc un grand besoin de cette visite, même si les relations de la Russie avec l’Occident sont aujourd’hui si mauvaises que le fait même qu’un tel déplacement ait lieu se révèle, en soi, plus important que son contenu et que les maigres résultats concrets qu’il convient d’en attendre.

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