Le défi français : la diversité des réactions à l’élection d’Emmanuel Macron au sein de l’élite russe

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Le 14 mai, Emmanuel Macron sera officiellement investi président de la République française. Il a été élu à l’issue d’une campagne électorale durant laquelle la Russie a d’abord ouvertement misé sur la victoire de François Fillon, considéré un temps comme le favori de la course présidentielle, avant de revenir à un soutien appuyé de Marine Le Pen. À présent que Macron a été élu, le Kremlin va devoir traiter avec lui. Et même si, au premier regard, la position de Moscou semble parfaitement univoque, la réalité est plus contrastée. Plusieurs approches du phénomène Macron existent, et chacune d’entre elles, à des degrés divers, est appelée à peser sur le discours et la politique russes à l’égard de la France.

Au moment où ces lignes sont écrites, le traitement « mainstream » d’Emmanuel Macron en Russie rappelle celui qui avait été réservé à Hillary Clinton (même si de nombreux sites pro-Kremlin le qualifient d’« Obama français »). Aux yeux des Russes, Macron est l’incarnation française du scénario qui aurait vu Hillary Clinton remporter la présidentielle aux États-Unis, à cette seule différence près que la Russie avait commencé beaucoup plus tôt à s’en prendre à la candidate démocrate. La campagne de dénigrement menée par les médias francophones du Kremlin, les cyberattaques contre les serveurs de son mouvement, le recours aux experts critiques à son endroit… tout cela s’est fait sous la direction des responsables des médias chargés de définir la ligne politique aussi bien de RT que de VGTRK.

De fait, la politique médiatique a pris le dessus sur la diplomatie et l’a même remplacée dans une certaine mesure. Des réunions informelles tenues au Kremlin à huis clos et en petit comité ont débouché sur des décisions relatives au contenu, aux inflexions et aux angles des attaques visant Macron. La logique à l’origine de cette animosité était très simple : pour les décideurs russes, l’enjeu de la présidentielle française se résumait à la formule « Fillon ou le chaos ». Il faut ici souligner que le soutien accordé au représentant des Républicains et celui fourni à Marine Le Pen ne relèvent pas de la même catégorie. Moscou voyait dans une éventuelle élection de Fillon une possibilité de normaliser les relations avec la France et la perspective d’une approche géopolitique constructive ; à l’inverse, une victoire de Marine Le Pen (qui semblait peu probable mais pas impossible) engendrerait une forme de chaos maîtrisable que la Russie aurait les moyens d’influencer.

Finalement, c’est Emmanuel Macron qui a été élu. Pourtant, dans les principaux médias russes, le dénigrement absolu à son égard reste d’actualité. Un article complètement dément paru dans la Komsomolskaïa Pravda (https://www.kp.ru/daily/26675/3697218/), fondé sur une interview du fasciste et antisémite assumé Alain Soral, confirme que la victoire de Macron n’a pas mis fin aux attaques les plus brutales le prenant pour cible. La partie ouverte par la campagne présidentielle n’est pas terminée ; au contraire, elle s’installe dans la durée. L’objectif n’est pas de rendre la vie impossible au nouveau président français mais plutôt de continuer d’exploiter, à l’intérieur de la Russie, l’approche qui apporte à ses idéologues et ses exécutants les plus grands bénéfices politiques, financiers et d’appareil.

Deuxième ligne, tout aussi visible que la première et parfaitement compatible avec elle : les cyberattaques qui, selon une opinion largement répandue dans les médias occidentaux, sont supervisées, voire directement organisées par les services secrets russes. On arrive à un moment où la propagande et la cyberguerre vont de pair, s’alimentant et se complétant l’une l’autre. L’objectif des cyberattaques est très simple : découvrir et publier des documents compromettants. Dès lors, les deux approches apparaissent pratiquement inséparables.

En Russie, les démiurges des médias peuvent compter sur le soutien des conservateurs hostiles à la mondialisation, aux yeux desquels la France doit absolument être dirigée non pas par Fillon mais uniquement par Marine Le Pen (l’enjeu, ici, est beaucoup plus net). Konstantin Rykov, qui a en son temps pris part à l’organisation du financement de la présidente du Front national, a activement commenté la campagne présidentielle française sur son compte Twitter, diffusant des « informations » sur de prétendues fraudes électorales et sur les détails des « MacronLeaks », et partageant des articles anti-Macron parus dans la presse russe comme française. À l’en croire, si les élections n’avaient pas été manipulées, Marine Le Pen en serait sortie victorieuse.

La diplomatie russe, dont les méthodes de travail et les intérêts n’ont rien à voir avec ce déluge de messages à teneur anti-mondialiste, se retrouve en difficulté. Le ministère des Affaires étrangères va devoir établir des relations constructives avec la nouvelle direction française, et ce sont les diplomates russes qui récolteront les fruits de l’activité déployée par Sputnik et RT en direction de la France. Il incombera également au ministère des Affaires étrangères d’assurer la continuité du « format de Normandie » où la France et l’Allemagne sont appelées à conserver un rôle clé.

La véhémence, la propagande et la diffamation véhiculées par les médias russes à l’égard de Macron ne vont nullement dans le sens des desiderata du corps diplomatique, qui estime qu’une telle ligne ne peut que nuire aux relations bilatérales. La violente campagne anti-Macron du Kremlin rend les Français extrêmement méfiants envers « les Russes » (c’était déjà le cas sous Hollande mais, pour Macron, cette défiance a également une portée personnelle), et les questions les plus complexes seront nécessairement examinées à travers le prisme de la « menace d’une immixtion russe » dans les affaires intérieures.

En plus des démiurges des médias, des conservateurs et des diplomates, un autre groupe porte un intérêt marqué à Macron : il s’agit des responsables de la politique intérieure russe. À leurs yeux, l’élection française est une question certes périphérique mais qui peut être porteuse d’enseignements en vue de la prochaine élection présidentielle en Russie. Le politologue Gleb Kouznetsov, présenté par les médias (https://www.gazeta.ru/politics/2017/04/10_a_10620443.shtml) comme l’un des experts recrutés par Sergueï Kirienko pour rédiger des analyses utiles au pouvoir en place, se montre particulièrement actif. Il a intégré le conseil d’administration d’un nouveau think tank pro-Kremlin, l’Institut d’expertise en études sociales, qui vient de publier un premier rapport consacré au populisme.

Cette enquête, présentée le 19 avril, a été rédigée en janvier-février 2017. Elle dresse le bilan de l’élection présidentielle aux États-Unis et analyse la campagne électorale française, résument les Vedomosti (https://www.vedomosti.ru/politics/articles/2017/04/24/686986-populizm-mire), qui soulignent que la principale recommandation qui en ressort pour vaincre la menace populiste en Russie est de « chevaucher la vague et s’imposer en tant que populiste numéro un ». Dans la vision des auteurs du rapport, Macron est tout autant un populiste que Trump ou Marine Le Pen. Pour empêcher l’émergence d’un Macron en Russie, Poutine doit devenir Macron. « Si l’on examine le cas Macron vs. Le Pen en mettant de côté nos propres clichés idéologiques et la déception que nous éprouvons du fait de l’échec de notre investissement, on constate que l’on a assisté non pas au triomphe d’un «candidat du pouvoir» aidé par des manipulations auxquelles se serait livrées le système, mais à la victoire sur le «pouvoir» d’un opposant flamboyant et original, à la biographie complexe », affirme Kouznetsov sur sa page Facebook (https://www.facebook.com/gleb.kuznetzov/posts/1300098820111484) en commentant le récent rapport consacré par Minchenko Consulting aux élections françaises.

Minchenko, pour sa part, développe une approche à part du phénomène Macron : il voit dans sa campagne un exemple à suivre dont la Russie pourrait s’inspirer. Que Macron doive être considéré comme un opposant ou une incarnation du pouvoir, comme un populiste ou un représentant de l’establishment, une chose est sûre : il suscite le plus grand intérêt de la communauté des politologues de Russie.

Ce qui change beaucoup de choses. En effet, on ne peut pas simultanément qualifier Macron de créature des Rothschild et de « politicien en plastique » et, dans le même temps, tenter d’appliquer ses méthodes en Russie pour promouvoir la candidature de Poutine ou de n’importe quel autre représentant du pouvoir. De même qu’il est impossible de le qualifier d’« opposant » alors que la propagande russe essaie de toutes ses forces de le présenter comme un homme de paille de l’establishment.

Le fait même que l’élection d’Emmanuel Macron a suscité autant d’analyses politologiques contradictoires montre que la perception du nouveau président français par l’élite russe est bien moins univoque qu’on le croit généralement. Si le fracas des canons médiatiques couvre toutes les autres voix, il ne faudrait pas pour autant en conclure que le phénomène Macron fait consensus. Seule une partie du pouvoir — le groupe isolationniste, hostile à la mondialisation et conservateur — partage l’idée selon laquelle il serait une marionnette de l’impérialisme international.

Mais le problème principal que pose la perception de l’élection française en Russie réside dans le fait que tout ce qui se passe dans ce pays est analysé et examiné à travers le prisme des intérêts géopolitiques, des technologies politiques ou de l’ordre du jour médiatique. Or ce que l’on observe aujourd’hui en France ne devrait pas seulement être considéré comme un ensemble de risques, menaces ou opportunités par la Russie. Il faudrait comprendre la nature d’un phénomène totalement nouveau, dont la spécificité première n’est pas élitaire mais, plutôt sociale (évolution des demandes et des besoins de la société) et institutionnelle (refondation de la scène politique et des partis qui y évoluent). Ce phénomène n’est pas exclusivement français et mérite une analyse scientifique, profonde et objective. Aussi longtemps qu’une telle analyse sera prise en otage par la géopolitique, la diplomatie et la politique de Moscou demeureront conjoncturelles au lieu de s’adapter aux nouvelles réalités.

 

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